Le Dimanche des mères, G. Swift : aristocratie déclinante et huis-clos intimiste

Coups de coeur

Plonger dans Le Dimanche des mères, c’est faire un bon en 1924 dans une Angleterre aristocratique sur le déclin. C’est faire la connaissance de Jane, domestique dans une grande famille, réduite après la guerre. C’est pénétrer dans un univers clos, régi par des lois qui lui sont propres et où l’individualité n’est pas de mise.

Un monde en miettes

Elle avait grandi dans un orphelinat, puis elle avait été placée comme domestique. « Placée « , encore une expression que l’on n’entend plus guère aujourd’hui, mais un autre « départ dans la vie » qu’elle recommandait à tout aspirant écrivain (…). Vu qu’il faisait de vous un observateur professionnel de la vie du dehors vers le dedans. Vu que ceux qui servaient servaient et que ceux qui étaient servis … vivaient.

Jane est placée comme domestique dans une grande maison quasiment vide, dans la campagne britannique désolée. Ses seuls contacts sont ses maîtres, la cuisinière qui lui a appris les fondements du métier, et Paul, jeune aristocrate promis à une autre.

Le talent de Swift réside dans la peinture de cette aristocratie sur le déclin, où les règles imposées – à sa maison, à ses domestiques, à soi-même – sont les seuls garants d’une autorité qui s’effrite petit à petit. Jane, à travers le trou de la serrure, est le premier témoin de ces parents qui ont perdu leurs fils au front, de ce mariage d’utilité, voué à l’échec, de ces relations qu’on tente de maintenir coûte que coûte : surtout, ne rien laisser paraître.

L’envol d’une jeune femme

Elle pédala dur au début, puis se mit en roue libre et acquit de la vitesse. Elle entendait ronronner son vélo, elle sentait l’air gonfler ses cheveux, ses vêtements et, semblait-il, ses veines. Le sang chantait dans ses veines et elle en aurait fait autant si la force irrésistible de l’air ne l’avait pas empêchée d’ouvrir la bouche. Jamais elle ne saurait expliquer cette totale liberté, cette folle impression que tout était possible. Dans tout le pays, des bonnes, des cuisinières et des nounous avaient été « libérées » pour la journée, mais y en avait-il une qui fût aussi libre qu’elle ?

Rêveuse, volontaire, Jane trompe l’ennui dans les bras de Paul, son amant interdit, mais aussi dans les romans. Ce dimanche de 1924, alors qu’elle n’a pas de famille à visiter, Jane est libérée. De ses fonctions, de sa position, de cette maison. A vélo, elle parcourt la campagne pour rejoindre Paul.

Vibrant hommage à une Elizabeth Bennett qui aurait eu moins de chance à la loterie de la vie, Jane est une héroïne troublante, touchante, en quête de liberté.

Une parenthèse enchantée

Il s’assit sur le lit à côté d’elle. Il lui passa la main sur le ventre comme pour enlever une poussière invisible, il y posa ensuite le cendrier et le briquet, garda l’étui à la main, en sortit deux cigarettes, en glissa une entre ses lèvres qui s’offraient en une lippe boudeuse. Elle avait encore les mains sous sa nuque. Il lui alluma sa cigarette, puis la sienne. Il reprit alors l’étui et le briquet, les posa sur la table de chevet et s’allongea à ses côtés, le cendrier toujours calé entre son nombril et ce qu’il n’hésitait plus, à présent, à appeler sa chatte. Bite, couilles, chatte. Des expressions simples, du vocabulaire de base. C’était le 30 mars. Un dimanche. Un jour que l’on appelait le dimanche des mères.

L’immense force de ce roman est le moment de grâce qu’il propose. On pourrait s’y sentir enfermé.e, oppressé.e. Mais cette journée représente une parenthèse, un moment unique dans la vie de ces personnages, une bouffée d’oxygène.

J’ai ressenti la même chose à la lecture. 170 pages de vie intense, de sensualité, de désirs, de rêves déchus.

A lire dans un souffle – pour pouvoir mieux respirer.

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